Jacques Daloz nous parle de la naissance et la vie de la KIVA au fil des annnées

 

 

 

 

L’Histoire

 

Qui, mieux que Jacques Daloz, petit-fils de Jules et fils de Henri créateur de la Kiva, pouvait dresser un historique précis de la naissance et la vie de cet engin légendaire qu’est cette faucheuse motorisée aux multiples usages qui revit encore aujourd’hui au travers de courses, de concours, d’expositions, de musées et même sur des sites internet ? Ecoutons le parler.

 « Mon père naît le 15 octobre 1903, à ESSIA, un petit village jurassien où étaient exploités de nombreux petits fermages à l'instar de celui de Jules DALOZ, mon grand père. C'est dire que, dès son tout jeune âge, mon père a été confronté au dur labeur de son père et aussi des agriculteurs alentours. Il rencontrait, tous les jours, des visages épuisés, des hommes et des femmes et même des enfants s'exténuer pour récolter le fourrage, l'aliment vital de leurs animaux. Il a côtoyé ces hommes harassés et l'idée d'alléger ce travail astreignant et fatigant, qu'il expérimentait lui aussi, devint alors le but de sa vie.

A la campagne, en ce temps là, pour vivre, les hommes étaient obligés d'exercer plusieurs métiers suivant les saisons. C'est ainsi que, accolé à sa ferme, mon grand-père avait un atelier de menuiserie dans lequel il fabriquait des jougs d'attelage. Il en sortait 2 par jour et ceux-ci étaient renommés. Il fabriquait aussi divers produits, roues, charrettes pour ses voisins, ainsi que ses propres ruches puisqu'il était aussi apiculteur. Ses 3 enfants, Félicia, Henri et Paul aidaient à l'exploitation du fermage et autres travaux. C'est dans cette atmosphère de dur labeur que mon père a vécu ses jeunes années. A l'époque, pour récolter le foin dans ces petites parcelles de terrains, souvent pentues, on utilisait soit la faux, soit la faucheuse tractée par des bœufs ou un cheval. Le travail était pénible et long et en plus, les taons qui agaçaient les animaux et les rendaient nerveux, ne facilitaient pas le travail. »

Motoriser une faucheuse

« Mon père n'aimait pas cette tâche, d'autant plus qu'un mauvais souvenir y était relié qu'il évoquait parfois avec tristesse. Il n'avait qu'une dizaine d'années lorsque mon grand père fut appelé au front de 14/18. La séparation fut douloureuse et, alors que mon grand-père revenait en permission pour assurer les récoltes, plutôt que d'être tout à la joie de revoir son père, il devait faucher au même rythme que lui, avec une faux fabriquée spécialement à son gabarit. Chaque saison de la récolte des foins était pour mon père l'occasion de mûrir son idée, ne supportant pas d'être obligé de mener des animaux de trait par tous les temps et encore moins l'utilisation de la faux qui était pénible et peu rentable, il en savait quelque chose. Mon père, Henri DALOZ, alors qu'il était un jeune homme de 17 ans eut, avec son père, cette idée ingénieuse de motoriser une faucheuse. Faucheuse qui, à l'époque, était tractée soit par des bœufs, soit par un cheval. Il s'est donc appliqué à résoudre, avec son père, ce qui était pour lui un problème. Il voulait fabriquer une machine qui permettrait à l'utilisateur non seulement de s'acquitter au plus vite de cette charge, mais encore qui allégerait la pénibilité de ce travail et cette idée de motoriser une faucheuse à traction animale restera son principal projet jusqu'à son aboutissement. Mais entre l'idée et la réalisation, une étape importante était à franchir, celle de concevoir les pièces, les fabriquer, les assembler pour en faire une machine fiable. Il y avait de quoi actionner les méninges et le poignet ... Car il ne suffisait pas d'installer seulement un moteur sur une faucheuse existante bien sur. »

A Lons le Saunier en Juin 1933

« En 1925, mon grand-père s'installe à Lons le Saunier et ouvre, rue Saint Désiré avec son fils Henri, un commerce de ventes et réparations de machines agricoles, de faucheuses à traction animale Deering, puis Fahr et aussi de divers produits notamment, moulin à grains de marque Cricket, râteaux, etc. A cette activité s'ajoute la fabrication de leurs propres créations, et l'élaboration des nouveaux produits, dont la KIVA, avec les petits moyens dont ils disposaient. Chercher, trouver, réaliser les pièces, essayer, résoudre les problèmes, surmonter les déceptions, les doutes, refaire, fabriquer et enfin sortir, vers 1930, une première ébauche tenant plus du prototype que de la véritable KIVA qui fut commercialisée ultérieurement. Mais il restait encore du pain sur la planche et mon père relatait en souriant qu'il avait souvent fait sa prière à genoux devant le prototype ! Enfin, le Premierjuin 1933, la première KIVA était livrée et marquait alors le début d'une ère de près de 40 ans pendant laquelle les KIVA de mon père, Henri Daloz, ont été fabriquées et ont animé la campagne jurassienne, fauchant, tractant, soufflant, labourant ....

Entre l'idée première et la réalisation de la machine, des années ont passé sans aboutissement du projet. Cela peut paraître long, mais les moyens des années 30 n'ont rien à voir avec l'évolution fulgurante que nous connaissons aujourd'hui, surtout que les problèmes à résoudre étaient nombreux, plus de 200 pièces à concevoir et à créer ! Mon grand père Jules eut la sagesse de laisser à mon père, qui avait fait ses preuves, la liberté de tracer sa propre route et, en 1933, d'artisan mon père s'est mu progressivement en chef d'entreprise. »

Les clients devaient attendre jusqu’à 2 ans.

« Depuis sa sortie en 1933, la progression des ventes était continue, mais la deuxième guerre mondiale de 39/45 et la mobilisation de mon père stoppera la production. En 1942, il est affecté à ses ateliers afin de fournir des machines à l'armée de l'air. Avec 3 compagnons seulement, il en fabriquera une cinquantaine malgré les restrictions, les pénuries et autres. Période noire certes, mais pour mon père « un tunnel a toujours une sortie»  Après la guerre la production reprenait peu à peu, pour vraiment démarrer dans les années 1950. La KIVA était de plus en plus appréciée, les carnets de commandes se remplissaient abondamment, et les clients devaient attendre jusqu'à 2 ans leur livraison malgré leur supplique. Aussi l'arrivée de leur KIVA était souvent l'occasion d'une fête.

La machine sortie de l'imaginaire de mon père s'est améliorée, au fil du temps, et s'est déclinée dans de nouvelles versions notamment en 3 vitesses, le moteur Chaise lyre B remplaçait celui appelé «tuyau de poêle », des grandes roues 7,50x18 venaient en option des 6,50x16 du début, le« timon» reliant le train arrière avec la roue avant était raccourci et contre coudé pour une machine plus compacte …etc. Le rayonnement de la KIVA a largement dépassé le Jura puisque plus d'un tiers sera vendu hors du département. Les principaux points se situaient dans le Doubs, la Saône et Loire, les Vosges, le Massif Central, les Pyrénées, le Gard, la Camargue, le Finistère, mais encore Brazzaville, l'Algérie et même Saïgon ... »

Départ pour Courbouzon

« Mon grand père avait gardé la maîtrise de son atelier de menuiserie qu'il avait réinstallé rue Saint Désiré. Dans cet atelier, étaient fabriquées, en hêtre, les bielles de KIV A ainsi que les planches à andains avec le bâton. Du haut de mes 10 ans j'aimais venir « bricoler» avec le bois au grand dam de mon grand-père qui ne retrouvait pas toujours ses outils à leur place. Le bois m'attirait, hélas, c'est dans l'acier que mon père me faisait percer des trous, pendant mes loisirs et vacances. Brrr ... Mon père, manquant de place, eut l'opportunité de s'agrandir en achetant un local vacant qui jouxtait son atelier de la rue Saint-Désiré, ce qui lui donna plus d'aisance pour un temps. Tout allait bien; mais comme la musique, il ne faut pas oublier que sous l'apparente facilité se cache infiniment de travail et de problèmes à résoudre. Les locaux de la rue Saint Désiré, situés face à l'Entreprise Bel, la fameuse « Vache qui rit » s'avéraient encore trop exigus et peu fonctionnels pour une production qui devenait plus importante. Ne pouvant plus s'agrandir sur place, c'est sur un terrain à Courbouzon, dans les environs, que mon père fit construire, en 1958, un premier bâtiment, suivit d'un deuxième en 1959 pour une surface de 4000 m2 au lieu des 1000 m2 biscornus de la rue Saint-Désiré . Un déménagement provoque toujours une mini révolution, où retrouverons-nous nos pièces? Nos outils? Nos habitudes? Les matériels et machines de fabrication seront réinstallés au cours de l'été 1959 dans les nouveaux locaux, mais le magasin des pièces détachées restera rue Saint-Désiré afin de ne pas perturber les habitudes de la clientèle. Les effectifs passeront alors à 22 personnes. »

Le début de la fin

« La défaillance, en 1961, du fabricant des moteurs Chaise, en début de saison fut une catastrophe. En effet, la saison ne pouvait pas attendre! Près de 400 machines en commandes étaient à livrer et il ne restait en stock que 27 moteurs! La seule solution envisageable était de monter les moteurs Bernard, bien que mon père avait toujours été fidèle au moteur Chaise puisque la KIVA s'était élaborée autour de lui.

Nombre de problèmes techniques furent solutionnés en urgence, la saison sauvée, et en plus KIVA a pu ainsi élargir son offre en motorisation Bernard 8 cv W110 et 10 cv Wl12 bis, remplaçants du moteur 8 cv Chaise. Ensuite, fin 1961 un moteur diesel de 12 cv fut monté. (Moteur italien de marque VM). Alors qu'au cours de l'année 1965, l'entreprise a fabriqué plus de 400 machines, 5 ans plus tard, en 1970, les ventes étaient pratiquement inexistantes, pour s'éteindre complètement en 1974. Cette chute coïncidait avec la transformation du paysage, des petits fermages disparaissaient et la jeune génération allait vers les villes, d'autres s'agrandissaient et pour leur besoin, se tournaient alors plus volontiers vers des machines plus imposantes, plus performantes. Face à l'émergence du tracteur d'occasion et aussi à une nouvelle génération qui considérait que le look de cette machine la dévalorisait, la KIVA ne pouvait pas résister plus longtemps. L'évolution qui, après guerre, allait lentement, tranquillement, tout d'un coup explosa. Il y eut alors en 2 ou 3 ans une rupture brutale au profit des tracteurs plus puissants et plus polyvalents. La KIVA, malgré des améliorations, n'était plus la machine innovante et attractive de ses débuts et ne pouvait pas rivaliser avec la concurrence. De plus, par sa technologie ancienne son prix de revient devenait élevé. L'année 1974 voit l'arrêt définitif de la fabrication des KIVA 3 roues. Les registres officiels font apparaître que 5372 KIVA ont été fabriquées, dont 297 seulement avant le 1er Janvier 1950.

La longévité de la KIVA est impressionnante puisqu'elle s'étale sur 40 ans. C'est exceptionnel, surtout de nos jours où tout est éphémère. Sa création est une réussite et adépassé les premières espérances de mon père, qui aurait bien aimé que cela continu encore, et encore .... »

 La KIVA en quelques dates :

1933 -les 5 premières KIVA, mono vitesse, commercialisables sont vendues.

1936 - un crabot rend motrice la 2ème roue gauche.

1938 - Les roues sont montées avec pneumatiques.

1939 - Sortie de la KIVA à 3 vitesses (les mono vitesses ne seront abandonnées qu'en 1953).

 1950 - Reprise de la fabrication quantitative.

1953 - Toutes les KIVA sont motorisées avec le moteur Chaise Lyre B.

1954 - Portée supplémentaire d'essieu en partie centrale du bâti, Nouveau plateau manivelle et nouvelle tête de bielle.

1956 - Nouveau secteur de pointage.

1957 - La KIVA devient moins longue et le timon est contre coudé.  Elle s'équipe d'éclairage avec dynamo.

1958 - Possibilité en option de roues 7,50 x18 (version D) au lieu de 6,50 x 16 (version C).

1959 - plateau manivelle plus grand avec plus d'inertie. Transfert à Courbouzon des ateliers et de la fabrication

 1961 - Motorisation Bernard W 112 et W 112 bis. Suspension de siège à tampon caoutchouc.

1962 - 2 gardes boues. Le disque d'embrayage passe de diamètre 200 à220.

1963 - Pédale de débrayage allongée pour plus d'aisance. La livraison de KIVA en moteur VM 12 cv diesel débute vraiment.

1966 - Apparition des 4 vitesses diesel. Un nouveau volant de direction remplace le volant alu. Option pour démarrage électrique sur les motorisations diesel.

1967 - Plateforme marche pied sur toutes les KIVA. Nouveau secteur pour une direction plus douce.

1970 - Kiva type F à variateur et relevage hydraulique pour Ponts et Chaussées

1974 - Fin de l'aventure: 5372 KIVA ont été fabriquées, dont 297 avant le 1er janvier 1950

 Les premières KIVA vendues (extrait du registre des ventes)

 

 

 

 

La KIVA et ses accessoires (documents d'époque)

 

Si vous possédez des photos anciennes de KIVA au travail ou au repos, posant fièrement avec leurs propriétaires, merci de nous en adresser des copies par e-mail sous format JPG à peher5@yahoo.fr ou par courrier chez Camille Camp. Merci par avance.


 

 

 

 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : samedi, 08 Septembre 2012

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